Quand on a pris une décision, on est tout heureux, tout léger : mais c’est difficile, de fixer son choix, et de maîtriser sa propre vie. Pour moi, maintenant, c’est fait.
Topaze, Marius et Fanny sont écrits, et mis au point dans la mesure de mes moyens : je quitte la scène, parce que j’ai quelque chose à faire depuis longtemps, et que je n’ai jamais eu le temps de le faire. Je tiens à le dire au lecteur, et à lui donner mes raisons.
J’ai reçu une instruction, littéraire, j’ai fait mes "humanités", comme tout le monde. C’est-à-dire qu’à vingt-cinq ans je possédais un certain nombre de diplômes universitaires, je pouvais lire dans le texte Homère, Virgile, Goethe et Shakespeare. Mais je croyais, en toute bonne foi, que le carré de trois, c’était six.
J’avais, évidemment, suivi au lycée des cours de mathématiques et de sciences : mais c’était des cours à l’usage des "littéraires", des cours tronqués, sommaires, et qui glissaient sur les raisonnements pour aboutir à des formules, parce que nous étions incapables de suivre les raisonnements, et qu’au surplus nous n’avions pas le temps, en deux heures par semaine, d’apprendre toute la géométrie, l’algèbre, l’arithmétique, la physique, la chimie et l’astronomie. Notre bon maître, qui s’appelait M.Cros, et qui nous vendait (à perte) des cours polycopiés, avait pour nous beaucoup de tendresse et beaucoup de mépris. Lorsqu’il nous expliquait quelque belle formule, il nous disait : « Je ne puis pas vous expliquer comment on y arrive, vous ne comprendriez pas ; mais tâchez de la retenir par cœur. Je vous assure qu’elle est exacte, et qu’elle a des bases solides. » En somme, ce n’était pas un cours de science : c’était un cours de religion scientifique, c’était une continuelle révélation de "mystères".
Voilà pourquoi, dix ans plus tard, j’ouvris un jour un livre de physique ; voilà pourquoi je le lus tout entier.
Quelquefois, lorsqu’un élève lui posait une question, M.Cros essayait une explication ; mais rapide, légère, déformée : sans entrer dans le vif du sujet, et comme un homme bien élevé qui est forcé de raconter une histoire obscène devant des dames. Il "gazait".
Parmi ces formules qu’il nous donnait, certaines étaient ravissantes. Il déclamait, du haut de son estrade :
« La circonférence est fière
D’être égale à 2πR,
Et le cercle est tout joyeux
D’être égal à πR². »
Et il souriait. Comme pour dire : « Puisque vous êtes des "littéraires", je vous donne de la poésie. »
Après un pareil poème, il nous regardait, joyeux et ravi, comme pour dire : « Hein ? Vous ne le connaissiez pas, celui-là ? » Et toute la classe, étonnée par la fierté de la Circonférence, et gagnée par la joie complète du Cercle, exprimait son admiration par de longs mugissements.
M.Cros frappait alors sa chaire au moyen d’un énorme compas de bois, et disait : « Voyons, Messieurs, ne méprisez point la Muse, quand elle vient en aide à la Science.
Il disait aussi : « Le volume de la sphère,
Quoi que l’on puisse faire,
Est égal à 4/3 πR³, »
Il prenait un temps – un temps de vingt secondes.
Il regardait la classe, depuis Yves Bourde jusqu’à Averinos. Puis, à mi-voix, l’index levé, l’œil mi-clos, il ajoutait :
« La sphère fût-elle de bois. »
Il donnait une grande importance à ce vers final ; et il le lançait avec une sorte de sévérité triomphale. Mais il ne s’adressait plus à nous : il parlait à la Sphère Elle-même. Il la prévenait, il l’avertissait ; de quelque subterfuge qu’elle usât, et quelque grande que fût sa mauvaise foi ; en quelque matière qu’elle se transformât, à la manière de Protée ; qu’elle fût pleine, creuse, lourde ou légère, d’acier ou de graphite, de craie, de manganèse, de cuivre, de plâtre ou de zinc étamé ; et même (suprême refuge) « fût-elle de bois », elle n’échapperait pas à l’implacable formule où la géométrie l’avait enfermée : elle était prise, mesurée, vaincue, rein qu’en pressant la gâchette de cette arme terrible : 4/3 πR³. Fût-elle de bois.
Elle, ronde et dodue, on couchait son cadavre sur une page plate, rien qu’en pressant la gâchette de cette arme nickelée : 4/3 πR³, fut-elle de bois.
Après ce triomphe, M.Cros prenait un autre temps. Son visage se détendait ; puis, débonnaire, conciliant, généreux, et roulant les r avec moins de férocité, il ajoutait :
- On peut dire aussi : « Quand bien même elle serait en bois. »
Et il prononçait : "boa".
Les cours de Physique et Chimie étaient faits par M.Oneto.
Il avait une petite barbiche noire, il ressemblait à Méphistophélès, mais en beaucoup plus jeune ; il avait beaucoup d’autorité, et une grande bonté.
Comme M.Cros, il roulait les r ; comme M.Cros, il avait pour nous une sorte d’affectueux mépris.
Un programme parfaitement imbécile exigeait qu’il enseignât, en cent cinquante leçons, toute la Physique et toute la Chimie, à des gaillards qui ne savaient pas résoudre une équation du premier degré, et qui lui arrivaient en droite ligne du cours de Philosophie : c’est à dire complètement écrémés par Beckerley, Fichte-grain-de-sable, l’impératif catégorique, le Pragmatisme, Auguste Comte et Baralipton.
Alors, avec beaucoup de patience, et pour amuser les grands idiots que nous étions, il faisait des expériences. Lorsque je pense à ces classes de sciences je vois un morceau de fil de fer qui brûle dans un bocal d’oxygène ; une lampe à mercure qui verdit la barde, pourtant si noire, de M.Oneto ; une éprouvette qu’il secoue en disant : « Vous allez voir : ça va tourner au bleu » (et ça tourne au rouge le plus vif) ; enfin, je vois – apothéose de mes classes de physique – un morceau de sodium affolé qui tire des bordées foudroyantes à la surface d’une sorte de pot de chambre, et qui jette des éclairs subits, avec des crachotements irrités, au sein d’un incendie sous-marin.
Les poésies épiques de M.Cros et les pétaradantes prestidigitations de M.Oneto me permirent de passer mon baccalauréat, sans rien comprendre aux mathématiques ni à la physique. Mais ces deux bons maîtres m’avaient appris, à mon insu, la seule chose qu’ils pouvaient m’apprendre et qui était capitale : ils m’avaient appris le désir d’apprendre.