(séquence réalisée par Mme Martel
et les élèves de la classe de 1L2. 15 juillet 1999)
Le texte qui suit est le résultat d'un travail collectif en classe de Première Littéraire sur une uvre du programme national : Les Châtiments, de Victor Hugo. Son objectif était double : premièrement, amener les élèves à prendre connaissance du contexte politique de l'époque, indispensable à la compréhension du projet d'Hugo, tout en les conduisant à faire des recherches biographiques sur l'auteur. Deuxièmement, les faire écrire dans le cadre de l'argumentation en relation avec les instructions officielles en lycée.
SEANCE 1 (2 h) : Les élèves, par groupes de 4, ont établi un premier jet de l'interview. Ils ont mis au point seuls le jeu questions/réponses avec à leur disposition le recueil des Châtiments, l'appareil critique qui généralement l'accompagne et certaines études sur l'uvre qui leur appartiennent.
SEANCE 2 (2 h) : Ecriture en classe par groupes.
SEANCE 3 (1 h) : Distribution à chaque groupe d'une photocopie du travail des autres élèves. Sélection des questions/réponses les plus intéressantes. Réflexion sur la hiérarchisation des questions.
SEANCE 4 (30 mn) : Réécriture en groupe. Certaines réponses sont faites de réponses de plusieurs groupes additionnées.
La Revue des Deux Mondes &endash; Le 9 décembre 1854
Nous interrogeons aujourd'hui M. Victor Marie Hugo. Pour cela, nous nous sommes rendus à Jersey où il est actuellement en exil.
La
Revue des Deux Mondes : Pourriez-vous rappeler à vos lecteurs
quelles ont été les causes de votre exil
?
Victor Hugo : Pour tout vous dire, j'ai tenté d'organiser la résistance au coup d'Etat du 2 au 11 décembre 1851, c'est pourquoi j'ai quitté Paris pour Bruxelles car j'étais considéré comme un clandestin, et d'ailleurs, peu après, Louis Napoléon Bonaparte a signé mon décret d'expulsion.
R.D.M. : Comment vivez-vous l'exil ? Est-ce une véritable source d'inspiration ou bien une punition que vous acceptez mal ?
V.H. : J'accepte l'âpre exil, n'eût-il ni fin ni terme. De plus je suis seul ici et le calme m'a apporté l'inspiration nécessaire pour écrire les Châtiments. L'exil me donne une légitimité particulière : mes paroles pèsent le poids de la solitude, de la marginalité imposée. J'avoue évoquer par moments cette souffrance du proscrit, je regarde ma patrie comme aussi vitale que le pain, mais je me montre fier de cette situation : mon amour de l'exil est le signe même de mon amour pour la liberté. D'ailleurs, je suis un enfant de la révolution. Mon devoir est de faire l'histoire immédiate et toute chaude de ce qu'il vient de se passer. Auteur, juge, témoin, je suis l'historien parfait. Je n'ai pas honte de ce que j'ai fait, je considère cet exil non pas comme une punition mais comme une régénération pour mon âme créative.
R.D.M. : Votre position actuelle vous sert-elle ? A quoi ?
V.H. : Oui, ma position d'exilé est d'autant plus précieuse qu'elle me procure le recul indispensable à une pensée clairvoyante : en regardant les événements de loin, en ne prenant plus part aux conflits politiques, je suis en mesure de donner un avis impartial sur leur déroulement.
R.D.M.
: Pouvez-vous retracer à nos lecteurs votre parcours politique
?
V.H. : Tout d'abord, ma carrière politique suivit une progression de la droite à l'extrême gauche. Ensuite, sous l'influence déterminante de mes parents et du romantisme je suis devenu libéral devant l'évolution du régime de la Restauration.
R.D.M. : Pourquoi avez-vous soutenu la candidature de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la IIe République ?
V.H. : Je voulais barrer la route à un autre candidat, le général Cavaignac favorisé par la propagande officielle qui avait réprimé les émeutes de juin.
R.D.M. : Parlons littérature : que pouvez-vous dire sur vos débuts ?
V.H. : J'ai fait mes débuts très jeune sous la Restauration. A 17 ans, mes frères et moi avions fondé un journal anarchiste, le Conservateur littéraire. En 1822, les Odes furent publiées.
R.D.M. : Dans quel but avez-vous créé le salon du Cénacle ?
V.H. : Je l'ai créé afin de réunir la nouvelle génération romantique et également les jeunes écrivains et artistes de cette époque.
R.D.M. : Quelle est la principale raison qui vous a poussé à rédiger les Châtiments ?
V.H. : Je n'avais pas l'intention de faire un livre mais de pousser un cri. Il y a dans ma fonction quelque chose de sacerdotal. La vindicte et la vengeance m'y ont incité : voir l'empire évoluer au détriment de la République me fit l'effet d'un coup de poignard en plein cur. Comme je l'ai écrit à Hetzel, il faut se hâter de démanteler le système tyrannique de l'empire. Car en proclamant Napoléon III empereur, le peuple a mis fin à sa liberté.
R.D.M.
: Vous avez divisé les Châtiments en sept livres. Ce
chiffre a-t-il une valeur symbolique ou est-ce un hasard
?
V.H. : En effet, le chiffre sept est un symbole et même plus. Il a une valeur biblique à mes yeux. Comme Josué qui fit sept fois le tour de la ville assiégée, ma voix, elle aussi, veut frapper sept fois le cur du peuple et son esprit soumis et endormi. J'espère ainsi que, comme le son de la trompette de Josué fit écrouler les murs de la cité, je pourrai libérer mes frères des griffes acérées de l'empire. Le premier poème du livre VII résume en quelques vers ma quête et le but de ce recueil.
R.D.M. : Pourquoi avez-vous intitulé votre livre les Châtiments ?
V.H. : Le titre n'a guère plu à Hetzel, alors je lui en ai proposé un autre : Le chant du vengeur. Hetzel m'avoua préférer encore le précédent. Le 8 janvier 1853, j'hésitais entre Vengeresses ou Châtiments, pour finalement opter, le 23, en faveur du second : ce titre est menaçant et simple, c'est à dire beau.
R.D.M. : Dans cette uvre, avez-vous voulu, dans un sens, rédiger un journal intime ?
V.H. : Oui, d'une part, mais de l'autre j'ai voulu exprimer mes sentiments avec des vers sombres pour que les Français sachent que la République signifie liberté et que l'empire est synonyme de prison. Et c'est ainsi que j'ai voulu montrer au grand jour la vérité et rien que la vérité.
R.D.M. : Vous dites " au grand jour " mais n'avez-vous pas édité les Châtiments clandestinement ?
V.H. : J'ai fait à ce moment-là, une uvre de Titan, car le difficile n'est pas d'écrire un livre contre un homme mais de le publier. Après un premier traité avec Taride, j'ai pu faire imprimer deux éditions des Châtiments en Belgique. La clandestinité de ce livre fait là tout son intérêt. Si une chose est interdite, vous pouvez être sûr qu'elle sera extrêmement appréciée.
R.D.M.
: Avec " Nox " et " Lux ", qu'avez-vous tenté d'expliquer
?
V.H. : " Nox " et " Lux " sont deux poèmes qui doivent être lus en parallèle. J'ai appelé le premier " Nox " car il parle du sacre de Napoléon III, et prépare les thèmes principaux de l'uvre. " Nox " a une double stratégie comme les Châtiments : C'est Louis Napoléon Bonaparte qu'il faut fustiger et le peuple qu'il faut encourager à la rébellion. " Lux " répond à cet appel, ce poème final, autant que le premier, célèbre l'échec, appelle à la lumière et à l'espérance. Il s'adresse aux proscrits pour les consoler.
R.D.M. : Quel public espériez-vous atteindre à travers les Châtiments ?
V.H. : Mon objectif était d'atteindre le plus large public possible afin qu'il prenne conscience de la tyrannie dont il est victime, peu m'importe si j'effarouche le bourgeois tant que je sors le peuple de sa léthargie.
R.D.M. : L'impact provoqué par la publication des Châtiments est-il celui que vous espériez ?
V.H. : Suite à la publication des Châtiments, l'image de Napoléon a été nettement ternie et dévalorisée aux yeux du peuple. J'espère que suite à cela, les générations futures ne garderont pas une image favorable de ce despote.
R.D.M. : Pourtant, après sa publication à Bruxelles, en 1853, l'effet escompté n'a pas eu lieu.
V.H. : Le peuple n'était pas prêt ; il était trop engourdi ; d'ailleurs vous oubliez qu'à Paris, il y a peu de temps, il a été accueilli triomphalement. Le peuple, avec plus de recul, a compris le message des Châtiments.
R.D.M. : Pouvez-vous me dire quelles ont été les autres motivations que vous suiviez ?
V.H. : Cette uvre, je l'ai voulue polémique et satirique bien qu'elle soit en vers. La poésie peut être autre chose que romantique et qu'une présentation du beau et de l'idéal.
R.D.M.
: La littérarité de votre uvre a
été remarquée par les plus grands critiques,
cela fait votre fierté, n'est-ce pas ?
V.H. : En effet, mais sachez que je préfère que cette uvre soit appréciée et comprise par le peuple.
R.D.M. : On dit justement que vous êtes populaire et même mythique. C'est cela que vous souhaitiez ?
V.H. : Rester dans la mémoire des Français en tant que tel et comme je vous l'ai dit est ma plus grande volonté.
R.D.M. : En quelques mots, comment exprimeriez-vous la valeur du châtiment que vous appelez de vos vux ?
V.H. : Je ne souhaite pas la mort de Napoléon III car il serait libéré et ce serait bien trop doux et facile. Je veux qu'il soit méprisé, et que le temps l'achève et soit un supplice pour lui.
La Revue des Deux Mondes : Merci M. Hugo pour les réponses précises et sincères que vous m'avez accordées.
Les élèves de la classe de 1L2. 15 juillet 1999
Note aux lecteurs : Certaines expressions vous paraîtront peut-être directement sorties de la bouche du grand Hugo, et elles le sont effectivement. Mais reste à déterminer si vous avez su vraiment trouver ses paroles authentiques ou si vous avez été pris par le sens du pastiche de ces littérateurs en herbe ... Pour en avoir le cur net, lisez les Châtiments !