Document 3 : Le journal d Anne Frank
Anne Frank, Journal
Objectif : le journal intime
Anne Frank ( 1929-1945) commença à tenir son Journal le 12 juin 1942, jour de ses treize ans, dans le cahier quelle avait reçu pour son anniversaire. Elle était alors en cinquième. Trois semaines plus tard, avec sa famille qui était juive, elle quittait sa maison pour toujours, afin déchapper aux S.S. Anne, sa sur, ses parents ainsi quune famille pourchassée, vécurent cachés deux ans, dans la partie désaffectée dun vieil immeuble d Amsterdam. Pendant ce temps, Anne écrivit régulièrement son Journal, jusquà larrestation de tous les habitants de limmeuble, le 4 août 1944. Anne mourut en mars 1945, au camp de concentration de Bergen-Belsen. Nous présentons ici lune des premières pages de son Journal.
Samedi 20 juin 1942
Il y a plusieurs jours que je nai plus écrit ; il me fallait réfléchir une fois pour toutes à ce que signifie un Journal. Cest pour moi une sensation bien singulière que dexprimer mes pensées, non seulement parce que je nai jamais écrit encore, mais parce quil me semble que, plus tard, ni moi ni qui que ce soit dautre ne sintéresserait aux confidences dune écolière de treize ans. Enfin, cela na aucune importance. Jai envie décrire, et bien plus encore de sonder mon cur à propos de toutes sortes de choses.
" Le papier est plus patient que les hommes. " Ce dicton me traversa lesprit alors quun jour de légère mélancolie je mennuyais à cent sous lheure, la tête appuyée sur les mains, trop cafardeuse pour me décider à sortir ou à rester chez moi. Oui, en effet, le papier est patient, et, comme je présume que personne ne se souciera de cahier cartonné dignement intitulé Journal, je nai aucune intention de jamais le faire lire, à moins que je ne rencontre dans ma vie lAmi ou lAmie à qui le montrer. Me voilà arrivée au point de départ, à lidée de commencer ce Journal : je nai pas damie.
Afin dêtre plus claire, je mexplique encore. Personne ne voudra croire quune fillette de treize ans se trouve seule au monde. Dailleurs, ce nest pas tout à fait vrai : jai des parents que jaime beaucoup et une sur de seize ans ; jai, tout compte fait, une trentaine de camarades parmi lesquels de soi-disant amies ; jai des admirateurs à la pelle qui me suivent du regard, tandis que ceux qui, en classe, sont mal placés pour me voir, tentent de saisir mon image à laide dune petite lampe de poche. Jai de la famille, daimables oncles et tantes, un foyer agréable, non, il ne me manque rien apparemment, sauf lAmie. Avec mes camarades, je ne puis que mamuser, rien de plus.Je ne parviens jamais à parler avec eux dautres choses que de banalités, même avec une de mes amies, car il nous est impossible de devenir plus intimes, cest là le hic. Ce manque de confiance est peut-être mon défaut à moi. En tout cas, je me trouve devant un fait accompli, et cest assez dommage de ne pas pouvoir lignorer.
Cest là la raison dêtre de ce Journal. Afin de mieux évoquer limage que je me fais dune amie longuement attendue, je ne veux pas me limiter à de simples faits, comme le font tant dautres, mais je désire que ce Journal personnifie lAmie. Et cette amie sappellera Kitty.
Voici la dernière page du Journal, avant larrestation du 4 aôut 1944.
Mardi 1er août 1944
Chère Kitty,
" Un fatras* de contradictions " sont les derniers mots de ma lettre précédente, et les premiers mots de celle-ci. " Fatras de contradictions ", peux-tu mexpliquer ce que cest au juste ? Que signifie contradiction ? Comme tant dautres mots, il a deux sens : contradiction extérieure, et contradiction intérieure.
Le premier sens sexplique simplement : ne pas se plier aux opinions dautrui, savoir mieux que lautre, avoir le dernier mot, enfin toutes les caractéristiques désagréables pour lesquelles je suis bien connue. Mais en ce qui concerne le second, je ne suis pas connue, cest là mon secret.
Je te lai déjà dit, mon âme est pour ainsi dire divisée en deux. La première partie héberge mon hilarité*, mes moqueries à propos de tout, ma joie de vivre et, surtout, ma tendance à tout prendre à la légère.Jentends par là : ne pas me choquer des flirts, dun baiser, dune embrassade ou dune histoire inconvenante. Cette première partie est toujours aux aguets, repoussant lautre, qui est plus belle, plus pure et plus profonde. Le beau côté de la petite Anne, personne ne le connaît, pas vrai ? Cest pourquoi si peu de gens maiment vraiment.( )
Je tremble de peur que tous ceux qui me connaissent telle que je me montre toujours ne découvrent que jai un autre côté, le plus beau et le meilleur. Jai peur quils ne se moquent de moi, ne me trouvent ridicule et sentimentae, ne me prennent pas au sérieux. Jai lhabitude de ne pas être prise au sérieux, mais cest " Anne la superficielle " qui y est habituée et qui peut le supporter : lautre, celle qui est " grave et tendre " ny résisterait pas. Lorsque, vraiment, je suis arrivée à maintenir de force devant la rampe* la bonne Anne pendant un quart dheure, elle se crispe et se contracte comme une sainte Nitouche* aussitôt quil faut élever la voix, et , laissant la parole à la Anne n°1, elle a disparu avant que je ne men aperçoive.
Anne la tendre na donc jamais fait une apparition en compagnie, pas une seule fois, mais dans la solitude, sa voix domine presque toujours. Je sais exactement comment jaimerais être puisque je le suis intérieurement, mais hélas ! je reste seule à le savoir. Et cest peut-être, non, cest certainement la raison pour laquelle jappelle ma nature intérieure : heureuse, alors que les autres trouvent justement heureuse ma nature extérieure. A lintérieur de moi, Anne la Pure mindique le chemin ; extérieurement, je ne suis rien dautre quune biquette détachée de sa corde, folle et pétulante*.
fatras : un amas confus et désordonné.
lhilarité : la gaîté.
devant la rampe : terme de théâtre qui désigne la rangée de lumières au bord de la scène.
une sainte Nitouche : désigne familièrement une femme qui fait linnocente et la vertueuse
pétulante : qui sagite de façon fougueuse et capricieuse.